Vers une société d’abondance frugale, Serge Latouche, 2011

Vers une société d'abondance frugale

Vers une société d’abondance frugale

On reproche souvent à la Décroissance d’être un projet utopiste. « Oh quelle belle idée… de doux rêveurs« . Mais voyons, concrètement, « ça ne marcherait jamais !« . L’économiste est alors appelé à la rescousse, pour confirmer la viabilité du projet… ou pas !

Serge Latouche. La Décroissance du point de vue économiste.

Mais qui est donc ce Serge Latouche ? Réponse évidente pour certains, moins pour d’autres. Commençons donc par le commencement, et présentons pourquoi Serge Latouche est qualifié pour écrire ce livre.

Déjà bien connu des milieux décroissants, Serge Latouche, est un économiste, professeur émérite à l’Université Paris-Sud 11. Né en 1940, il est de la même génération que Pierre Rabhi.

Influencé par les travaux de François Partant (autre économiste illustre de la Décroissance), Serge Latouche a consacré sa longue carrière à l’étude de la Décroissance d’un point de vue économique. Il poursuit ainsi en cela l’oeuvre de Nicholas Georgescu-Roegen, économiste lui aussi, et que beaucoup considèrent comme un des pères fondateurs de la Décroissance.

Auteur prolifique -25 titres à la ceinture-, conférencier recherché, il écrit à l’occasion dans le   »Monde Diplomatique » ou à « La Décroissance« . Le livre « Vers une société d’abondance frugale » constitue à ce jour son dernier ouvrage.

La Décroissance pour les Nuls. Un excellent ouvrage d’introduction.

Ce livre est une excellente introduction au concept de Décroissance. Je le conseille à tous ceux qui se demande bien ce que ce gros mot (un mot « obus » comme le nomme Paul Ariès) veut bien vouloir dire.

Serge Latouche, après des dizaines d’années passées à expliquer le concept, encore et encore, a fini par rassembler les 18 contresens et controverses les plus fréquemment rencontrés :

  • La décroissance c’est le retour à la bougie
  • Décroissance égal chômage
  • La décroissance est contre la science/est technophobe
  • La décroissance repose sur une base scientifique erronée
  • Comment résoudre la misère du Sud avec la Décroissance
  • …etc. (liste complète dans le sommaire ci-dessous)

En répondant à ces questions, il dresse par petite touche un portrait en creux de la Décroissance.

Un style clair, net et précis. Un livre d’auto-défense intellectuelle.

Les réponses sont argumentées, documentées, chiffrées. La bibliographie tient sur plus de 11 pages, et recense près de 150 livres et autres sources !

Le style est clair, condensé, précis. Le format compact du livre permet de l’emmener partout. Bref, tout cela se lit et se comprend facilement.

In fine, ce livre donne tous les arguments et chiffres utiles pour débattre de Décroissance. Si vous en avez assez d’être brocardé pendant les repas familiaux, voilà le livre qu’il vous faut ! Votre beauf ne changera peut-être pas d’avis, mais au moins vous aurez de la répartie, et serez incollables sur les critiques les plus fréquentes.

Morceaux choisis. Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la Décroissance sans jamais oser le demander…

Je ne vais pas résumer ici les conclusions des 18 questions traitées. Par contre j’ai choisi d’en détailler certaines.

La décroissance repose sur une base scientifique erronée

« Celui qui croit qu’une croissance exponentielle peut continuer indéfiniment dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste. »

La célèbre phrase de Kenneth E. Boulding illustre bien LE principe scientifique fondateur de la Décroissance. Une fois ce principe acquis, la Décroissance est une évidence.

Ses détracteurs lui opposent cependant que la Terre n’est pas isolée, car elle reçoit constamment des apports, gigantesques, d’énergie solaire. Notre monde n’est donc pas « fini » au sens propre du terme.

Oui, c’est vrai. Mais cela ne résous pas pour autant les points suivants :

  1. Les matériaux se dégradent ou se dispersent à l’usage, ce que Nicholas Georgescu-Roegen a appellé la 4ième loi de la thermodynamique ou loi de l’entropie de la matière. Comme le note Yves Cochet :  »Une pépite d’or pur contient plus d’énergie que le même nombre d’atomes d’or dilué un à un dans la mer »
  2. La récupération de l’énergie solaire pose d’extrêmes problèmes d’exploitation, à cause d’une densité (spatiale et temporelle) infiniment plus faible que celle des énergies fossiles (pétrole, gaz, charbon).
  3. Ce à quoi j’ajouterais : les matériaux, eux, sont bien en quantité finies. En particulier les métaux, comme le montre l’excellent livre « Quel futur pour les métaux ?« . Donc même une source d’énergie quasi-infinie (avec les reserves ci-dessus) ne règle pas le problème.

La croissance reste possible avec une réduction du contenu matière

(ou sa variante : l’économie virtuelle permet une croissance économique tout en réduisant notre impact écologique)

En ce qui concerne l’économie « virtuelle », Serge Latouch démontre que celle-ci ne remplace en rien l’économie « réelle », mais la complète, voire la renforce. Pas d’ordinateurs, de réseaux, de portables, de transistors, sans les centrales électriques, les routes, les usines, les matières premières, l’énergie pour les produire.

De manière très intéressante, il soulève ainsi qu’en Europe ou aux Etats-Unis, la consommation de matière a crû ces 20 dernières années de 17% et 35% (respectivement), alors même que la soit-disant « économie virtuelle » explosait…

Décroissance égal chômage

Rangée dans la catégorie « contresens », cette affirmation est complètement infondée. Au contraire, cela fait 40 ans que l’on nous promet le plein emploi si la croissance est là… avec les résultats que l’on sait.

Les deux grandes promesses de la croissance de l’après guerre (le bonheur pour tous, la réduction des inégalités) se révèlent être, 60 ans plus tard, … des promesses, rien de plus. Au contraire, le chômage explose, les inégalités atteignent des sommets toujours inégalés,et  les ventes d’antidépresseurs se portent très bien, elles, merci.

A l’inverse, le passage vers une société de la Décroissance (moins de production matériel, plus de biens culturels, travailler moins pour vivre mieux etc.) impliquerait de :

  • relocaliser l’économie
  • développer l’agriculture bio
  • développer les énergies renouvelables

Or ces 3 propositions sont fortement génératrices d’emplois. Il est possible de créer une société de plein emploi, où tous travailleraient moins, dépenseraient moins, et partageraient plus. Travailler moins pour vivre mieux ?

La décroissance c’est le retour à la bougie

Le concept d’empreinte écologique, largement promu par le WWF en France, a permis d’estimer qu’un Français moyen consommait 3 fois plus que ce que la Terre pouvait soutenir. D’où l’expression courante: « si tout le monde vivait comme nous, il faudrait 3 Terres ».

Un objectif écologique accepté par (presque) tous est de diviser cette empreinte écologique par 3, afin de « revenir à une seule Terre ». Cela n’implique nullement un retour à la bougie, ni au Moyen-Âge, ni à l’âge des cavernes (les exemples les plus courants), mais un retour à la consommation des années… 1960 ! Ceux qui ont connu ces années là peuvent témoigner qu’à l’époque déjà on était loin de mourir de faim et de vivre dans le dénuement total.

Mais on peut faire mieux, beaucoup mieux. Dans les années 60, la société était déjà dans une dynamique de non-partage et de gaspillage généralisé. Donc avec une empreinte écologique équivalente aux années 60, il est probable que l’on puisse faire mieux, beaucoup mieux… Une société plus heureuse, solidaire, épanouie ? Encore faut-il que nous le voulions vraiment.

Là encore, c’est une question de choix.

Comment résoudre la misère du Sud avec la Décroissance ?

Une de mes questions préférées. La Décroissance est historiquement née au sein de courants anti-développement (ou post-), dont le grand Ivan Illitch faisait partie :

« Il est vrai que les pauvres ont un peu plus d’argent, mais ils peuvent faire moins avec leurs quelques sous »

Ces courants s’opposent à une vision occidentale du développement, imposée aux pays du Sud par les pays du Nord. A l’inverse, ils promouvent  une vision de la société autonome et économe, une société de la « convivialité », toute droit inspirée d’Afrique.

« Dans le tiers-monde, le fermier pauvre est chassé de sa terre par la révolution verte. Il gagne plus qu’avant comme salarié agricole, mais ses enfants ne mangent plus comme avant » - Ivan Illitch

Il s’agit bien de ne pas exporter nos erreurs et ne pas imposer une « société de la croissance », dont on voit aujourd’hui les dramatiques conséquences chez nous.

Aussi, il faut bien comprendre que notre mode de vie occidental est justement nourri par la misère du reste de l’humanité. La phrase « si tout le monde vivait comme nous, il faudrait 3 Terres » veut justement dire que, pour maintenir notre niveau de vie, il faut que les autres restent pauvre… sous peine de faire exploser la Planète !

La décroissance dans les rapports Nord-Sud, c’est :

  • le Nord qui ose la décroissance, dans une démarche éthique vis-à-vis du Sud
  • le Nord qui n’impose pas sa vision du développement et laisse le Sud décider

Ce que le livre résume par :

« Oser la décroissance au Sud, c’est tenter de rompre avec la dépendance économique et culturelle vis-à-vis du Nord ».

Sommaire

  1. Avant propos
  2. Vers une société d’abondance frugale
    1. Ni croissance ni austérité
    2. Comment la décroissance va-t-elle résoudre les problèmes immédiats de nos Etats ?
  3. Les contresens
    1. Confusion entre croissance négative et le projet de la décroissance
    2. La décroissance, c’est l’état stationnaire et/ou la croissance zéro
    3. La décroissance serait contre la science, et donc technophobe
    4. La décroissance, c’est le retour à la bougie
    5. La décroissance signifie un retour à un ordre patriarcal communautaire
    6. Décroissance égale chômage
    7. La décroissance est incompatible avec la démocratie
    8. La décroissance est-elle soluble dans le capitalisme ?
    9. La décroissance est-elle de droite ou de gauche ?
  4. Les controverses
    1. La décroissance repose sur une base scientifique erronée
    2. La croissance reste toujours possible, soutenue par la production immatérielle
    3. La croissance de la valeur marchande est compatible avec une réduction du contenu matière
    4. La décroissance implique une réduction drastique de la population
    5. La croissance est nécessaire pour éliminer la pauvreté au Nord
    6. Comment résoudre le problème de la misère dans les pays du Sud avec la décroissance ?
    7. Et les nouveaux pays industrialisés, la Chine, l’Inde, le Brésil ?
    8. Quel sujet va porter et faire aboutir un tel projet ?
    9. Le changement se fera-t-il par en haut ou par en bas ?
  5. Conclusion
  6. Bibliographie

 

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Une réponse à Vers une société d’abondance frugale, Serge Latouche, 2011

  1. JB dit :

    Super article, merci beaucoup. Je connais Serge Latouche depuis un moment, mais je n’ai encore jamais eu l’occasion de lire une de ses oeuvres.

    Ça sera chose faite d’ici peu, tu m’en as donné envie ! Parce qu’en effet, je suis souvent confronté à ce genre de débats, et avoir quelques arguments bien formulés sous le coude ne pourra que m’aider :D

    JB